Journal de Mayka | Perdu dans la brume

Je me suis jeté dans la mer de brume, laissant derrière moi mon monde en ruine. J’ai traversé…mais pour aller où ?

Debout sur mon bateau de fortune, je navigue à l’aveuglette dans l’épais brouillard. Seuls les sons étouffés produits par la rotation de l’hélice à l’arrière de l’embarcation trouent le silence pesant.

Je suis rassuré d’entendre le petit bruissement régulier troubler la quiétude de l’endroit. Cela veut dire que mon précieux rocher  de graviton,vestige de ma civilisation éteinte et source d’énergie qui propulse mon embarcation,  fonctionne toujours. Tant que j’avance j’ai une chance de m’en sortir.

Le brouillard d’un blanc laiteux m’encercle. J’essaye de distinguer quelque chose mais je n’y vois rien à travers cette épaisse purée de pois.

Et ce silence…le moindre craquement de corde résonne aussi fort qu’un coup de gong et s’attarde longtemps après. Je crois entendre d’autre bruits mais je sais que c’est mon imagination qui me joue des tours, et qu’en réalité, il n’y a rien.

J’espère qu’il n’y a rien, ou du moins rien de menaçant.

J’avais presque oublié ce que cela faisait d’être seul au milieu de nulle part. Plus que jamais, je suis conscient de l’immensité de l’abysse brumeuse qui s’étend autour moi, l’appréhension me saisit. J’ai l’impression que des milliers d’yeux me scrutent à travers le brouillard surnaturel, mon cœur s’accélère.

Je crispe ma prise sur la barre de gouvernail. Pour me rassurer, je répète plusieurs fois un mantra que l’on apprenait aux enfants de ma tribu pour calmer leurs peurs.

« Nous sommes les neuf clans. Conquérant du ciel au-dessus des nuages. Nos guerriers chevauchent la mer de brume pour nous protéger, je suis en sécurité »

Par habitude, je lève les yeux au ciel tout en chuchotant le mantra. Rien, je n’y vois rien. Même pas un petit éclat cyan. Je ne distingue que la fumée opaque et mystérieuse de la mer de Brume. Peut-être suis-je en train de dériver à des kilomètres de profondeur, perdu, flottant au milieu de l’abîme sans fond.

L’angoisse de l’inconnu, la solitude, le désespoir, la panique toutes ses sensations familières me reviennent d’un coup, tandis que je crois sentir l’embarcation tanguer sous moi.

Paniqué, je me recroqueville contre le gros bloc bleuté de graviton à l’arrière du bateau, les mains moites. Si je tombe et me fait emporter par un courant, je suis perdu pour de bon. Je m’exhorte à respirer calmement et à contrôler les désagréables picotements qui agitent le fond de mon estomac.

J’ai été seul pendant si longtemps, j’ai déjà frôlé la folie, je ne vais pas me laisser aller maintenant.

Je décide de rester là où je me sens en sécurité, le plus éloigné possible des rebords du radeau, le dos appuyé contre le massif bloc de graviton.

 Attachée sommairement par quelques cordes et pièces de bois au morceau de mur qui me sert de radeau, la roche granuleuse et d’un bleue électrique émet une légère pulsation. La douce chaleur qui émane du bloc me rassure et je finis par m’apaiser. Bercé par le battement de l’hélice qui bruisse au-dessus de ma tête, une étrange somnolence s’empare de moi.

Ici, dans ce brouillard qui ne connait ni le jour ni la nuit, plus rien n’a de sens, le temps s’étire à l’infini. Un sommeil écrasant fait tomber mes paupières et je commence à rêver d’avant la collision. D’avant la destruction de tout ce que j’ai jamais connu.

Je revois les élégantes embarcations sculptées de ma tribu fendre les vagues nuageuses avec grâce. Illuminées par les rayons rasant du soleil de fin de journée, leurs silhouettes longilignes et peintes de lignes colorées se détachent sur le fond blanc nacré de la mer de brume.

Accompagné d’autres guerriers je suis moi-même à bord d’une de ces pirogues, nous filons comme le vent. J’entends des rires et des exclamations de joies tout autour de moi tandis qu’au loin apparait notre maison tribu. Plus haute que large, de forme rectangulaire, massive et gigantesque la forteresse se dresse fièrement au milieu d’une plaine de nuages.

D’épaisses bandes rouges horizontales sont peintes sur le mur et recouvertes de motifs plus foncés. Ce sont les frises qui racontent l’histoire de notre clan. Les façades sont percées de centaines de petites ouvertures, des fenêtres où reposent les statues des mères comme autant d’yeux bienveillant qui surveillent notre arrivée.

Soudain, l’embarcation change brutalement de cap et je me retrouve projeté contre la rambarde de bois lisse. J’agrippe le filet de corde qui court le long de la coque intérieure et me relève prestement tandis que nous reprenons la direction de la maison. J’entends de nouveaux rires et je comprends que l’on se moque de ma maladresse. En réponse je sens moi aussi mes lèvres s’étirer en un grand sourire. Le vent siffle à mes oreilles et caresse mon visage, une larme roule sur ma joue.

Je jette un coup d’œil derrière pour voir la raison de notre embardée. Haut comme deux hommes, de forme arrondie et d’un gris teinté par la lumière descendante, un énorme galet finit d’émerger du brouillard.

Me pressant à l’avant du bateau, je plisse les yeux à la recherche d’autres obstacles tandis que nous dérivons toujours à pleine vitesse. Je ne suis pas rassuré, les courants dans la mer de brume sont imprévisibles et il pourrait y avoir d’autre obstacles cachés là-dessous.

En réponse à ma demande muette, une brusque rafale de vent rabat les volutes fumeuses amassées autour de nous. Nous avançons maintenant en plein milieu d’un champ de galets.

De toutes tailles et de toutes formes, malmenés par les courants contraires, les roches polis par le ressac constant de la mer de brume se cognent les uns aux autres en une symphonie discordante.

Les sons mattes et puissant des cailloux ballottés par la houle blanchâtre résonnent à mes oreilles tandis que nous nous rapprochons de la maison en slalomant. L’ombre immense du bâtiment s’étend devant nous et l’embarcation ne tarde pas à se glisser dessous. Maintenant que la caresse du soleil a disparue, l’air se fait plus frais et je commence à frissonner. 

Dans quelques minutes nos pirogues franchiront l’entrée de la maison tribu, la Porte des Mères. De forme circulaire et haute de plusieurs étages elle encerclée par une arche en argile rougeoyante. 

Un bruit de craquement me réveille en sursaut, me sortant de ma transe. Mon cœur bat la chamade. Je suis de retour dans la réalité, toujours plongé dans la brume.

Mes membres sont engourdis, aussi lourd que de la pierre et j’ai froid. C’est comme si mon corps se trouvait encore sur cette pirogue, dans l’ombre de la maison tribu.

Un nouveau craquement retentit, mon embarcation de fortune vient de buter contre une surface dure. Serais-je arrivé ?

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