Ma vie de tortue

Je suis devenue une tortue. Enfin, pour être honnête c’est plus théorique que pratique pour le moment, mais je n’en suis pas moins une tortue quand même.

Je file au gré de mes courants et je porte ma maison sur mon dos, je ne possède rien d’autre que…moi.

*****

L’envie de me transformer a mis du temps à s’installer. S’insinuant peu à peu dans mon esprit fendillé, au fil des découvertes de récits d’autres métamorphoses, d’autres personnes qui avaient décidé de se façonner une vie autre que conventionnelle, de prendre le chemin de l’inconnu.

Déjà bien craquelé, mon cocon, mon écran de fumée, que j’avais soigneusement tissé toute ma vie en m’efforçant de suivre le plan que l’on m’avait donné, a fini par exploser en mille morceaux.

Je crois que je pressentais déjà le cataclysme depuis quelques années. Le vase se remplissait un peu plus chaque jour, et je voyais avec horreur la ligne d’eau se rapprocher dangereusement du rebord sans rien pouvoir faire pour vider la coupe.

Les années se sont écoulées, sans que je m’en rende vraiment compte, en tentant d’écoper la panique, les angoisses, les je ne sais pas, les il faut que, les je dois, les on attend de moi que.

Si bien que lorsque le vase déborda, inévitablement, ma tête creva violemment la surface de l’eau, heurtant ma réalité de plein fouet. J’eut l’impression de respirer pour la première fois. D’ailleurs ce sentiment ne m’a toujours pas quitté.

Maintenant je me sens comme une enfant qui apprend à faire ses premiers pas, je ne cesse de tomber et de me cogner partout.

Mais même si ma peau est constellée de bleu et que je n’ai absolument aucune d’idée de ce qui va se passer après, ou de ce que je veux faire de moi, je continue de me relever et d’essayer de marcher.

Juste parce que je le peux et parce que vivre pour soi, c’est dans l’ordre des choses.nana-poisson_04

Incapable de choisir une destination pour le moment, je me contente de mettre un pied devant l’autre, j’apprécie le voyage, je tâtonne, je prends conscience.

*****

Heureusement,  2016 a été pleine de petites révélations, de découvertes grâce auxquelles je n’ai pas été totalement prise au dépourvu lorsque j’enfilais pour de bon ma peau de tortue.

D’abord j’ai dû commencer par me rendre compte que c’était mon rêve à moi, mon envie. Et que je ne devais pas attendre des autres qu’ils soient aussi excités que moi à l’idée d’arpenter d’autres récifs sans jamais se poser. Je devais accepter qu’à défaut de me comprendre ils essaieraient de me dissuader, voir de me décourager.

C’est ma rupture avec mon compagnon qui m’a permis de faire mes premiers pas de tortue. Adorable et attentionné, il m’a toujours soutenu,   et n’a jamais cessé de m’encourager. Pour plaisanter j’aimais bien le surnommer monsieur Parfait. Mais nous n’avions plus les mêmes attentes. Cette belle relation de complicité se transformait en source grandissante d’insatisfactions et de frustrations. L’un comme l’autre nous avions besoin d’espace et de liberté.

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En quittant Paris j’ai pu laisser derrière moi, définitivement, les scories de mon ancien cocon et commencer à façonner ma propre vie. J’ai découvert mon « nécessaire », tout ce dont j’avais besoin : de quoi m’habiller, de quoi dessiner et un endroit où je me sens bien.

Et en écrivant ces mots il me semble que les signes ont toujours été là, je n’y faisais simplement pas assez attention.

J’ai passé tellement de temps à créer de toute pièces qui j’étais, récupérant à droite à gauche les échos de ce que devait être ma vie, que je ne m’entendais plus penser.

Ce que je croyais être mes décisions, m’étaient en fait chuchotées au creux de l’oreille par tous ces biens pensants qui avaient élus domicile dans ma tête.

J’étais malheureuse, angoissée, stressée, je pleurais tout le temps et ne me sentais à ma place nulle part. Je me noyais dans le dessin.

Plongée à corps perdu dans mes carnets de croquis, j’ai bien dû passer plusieurs mois enfermés à la maison, avalant les heures à coups de pinceaux. Je pensais que ma vie n’avait pas de sens parce que je n’étais pas assez douée et qu’en devenant meilleur je trouverais enfin ma place.

J’essayais de combler le vide et de donner le change, persuadée et persuadant d’être dans la bonne direction.

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Et puis un jour, une opportunité s’est présentée. J’ai eu l’occasion de rencontrer d’autres artistes et de les revoir régulièrement. J’ai sauté dessus à pieds joints, presque comme un réflexe de survie inconscient. Ce fut ma bouée de sauvetage, mon moment d’oxygène un fois par semaine.

Il y avait, tout d’un coup un peu plus d’humain dans ma vie, un peu plus d’émotion, d’encouragement et de partage. Ça me faisait du bien de penser à autre chose qu’à mes soucis financiers et familiaux.

C’est comme ça que je me suis rendue compte qu’il y avait bien une place pour moi, là dehors, et que travailler plus dur n’était pas la réponse à tout. Encore aujourd’hui j’ai du mal à m’y faire et je me retrouve souvent la tête dans le sable, sérieuse comme pas deux, à éviter de confronter la réalité en me saoulant de travail.

Sortir me faisait du bien. Rencontrer d’autres gens, voir de nouvelles choses, je n’en pouvais plus d’être enfermée entre les quatre murs de l’appartement, la tête collée à l’écran d’ordinateur.

Je constatais que mes dessins n’en étaient que meilleurs et créatifs. Plus je faisais entrer de nouvelles choses dans ma tête, plus je vivais l’instant, plus j’avais de choses à raconter.

On pourrait être tenté de dire, « mais enfin c’est évident que sortir est bon pour toi ! ». Et bien non, et je parle d’expérience, ce n’est pas acquis pour tout le monde…Finalement prendre le temps de vivre, prendre du temps pour soi, ça s’apprend. Et je venais juste de prendre mes premiers cours en la matière.

Élève appliquée je me mis à pratiquer ces « cours de vie » avec assiduité et enthousiasme, redécouvrant mon environnement. Je me baladai et  prevoyais du temps pour dessiner en extérieur et observer le monde.nana-poisson_03

 Je me sentais parfois plus sereine dehors qu’à la maison, assise derrière mon bureau. J’étais plus détendue, plus concentrée, plus…heureuse, dans des endroits complètement incongrus. Je cherchais à fuir cet appartement créer à notre image et qui me renvoyait à la figure ma vie vide de sens et ma carrière qui n’avançait pas.

J’étais dans le RER, mon carnet de croquis sur les genoux, écrivant pour évacuer le trop plein ou dessinant des endroits imaginaires.

Portée par le ronron familier du train, je levais parfois la tête pour voir un morceau de Seine inattendue, une petite cour intérieure ou une rue piétonne. La face inondée par le soleil traversant les vitres poussiéreuses, souriant comme une nouille, je prenais des notes.

 Là, ici et maintenant je suis bien, je ne sens plus ce poids qui pèse sur mes épaules, je suis libre. Une voix ténue chuchotait entre mes deux oreilles « j’aimerais n’avoir besoin de rien d’autre que ça, quelle paix ».

J’étais assise au Starbucks en train de dessiner, flottant dans ma bulle musicale, l’air embrumé par le brouhaha de la foule qui se pressait autour de leurs boissons, conversant joyeusement.

J’étais au parc, sur un banc élimé avec vue sur le musée de l’Orangerie, profitant du beau temps.

Dans ces moments-là un sentiment de liberté totale m’envahissait, je pouvais respirer. C’était juste moi et mes envies, je laissais toute la  pression emmurée à l’appart.

Le retour était toujours le plus difficile et je n’avais jamais hâte de rentrer. Il m’arrivait même de laisser passer volontairement les trains sans monter à bord, retardant le retour à la réalité.

Je rentrais si peu d’argent que je ne pouvais rien acheter, ni pour moi, ni pour mon cher et tendre, ni participer financièrement à notre ménage. Ça me minait.

Au final, j’avais l’impression de ne rien valoir et de rien posséder, d’être une sangsue. Tous les achats de la vie quotidienne étant gérés par mon compagnon qui gagnait très bien sa vie.

Ma pauvreté que je n’assumais pas me plaçait, et me place toujours, selon les critères de consommation actuel où le statut social est mesuré en termes de richesse matériel, tout en bas de l’échelle.

Inquiète pour moi, ma famille me faisait porter le poids de ces attentes sociales auxquelles je ne pouvais visiblement pas répondre. Je ne me sentais pas encouragée dans la poursuite de mon rêve de devenir artiste, mais jugée sur mes échecs.

Et puis un jour comme les autres le vase fini par déborder, emportant ma relation dans un tsunami de raz le bol, j’ai quitté Paris.

Mes quelques valises sous le bras j’ai élu domicile dans la maison de campagne de mes parents pour prendre un peu de recul et faire le point. Là-bas j’avais une relative solitude, et enfin, ENFIN, loin de tout, j’aurais peut-être une chance de m’entendre penser et de faire connaissance avec moi-même.

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J’étais là , assise sur l’inconfortable muret de pierre, les pieds dans les herbes folles qui s’agitaient nonchalamment, bercées par le vent.

Mon petit pot en verre rempli d’eau et un boitier d’aquarelle en équilibre précaire sur les pierres irrégulières à côté de moi, je ne m’étais jamais sentie aussi apaisée.

Je n’avais plus à me soucier de rentrer dans une case, une cage.

*****

Je suis enfin seule. Mais je ne parle pas de cette solitude qui m’étreignait souvent lorsque je devais expliquer ma situation, cette solitude qui me faisait croire que personne ne pouvait me comprendre et qui me paralysait. Non celle-là je l’ai laissé dériver quand le vase  déborda.

J’imagine plutôt cette nouvelle solitude comme un navire qui aurait enfin quitté le port et coupé toutes ses amarres. Une sorte de légèreté en somme.

Ne m’évertuant plus de combler les attentes des autres, ni de suivre leur voie j’essaye d’être plus fidèle à moi-même, à ce que je veux vraiment. J’ai définitivement troqué mon ancien costume pour une belle carapace de tortue.

tortue

Je ne possède rien, ni lit, ni vaisselle, ni appart, ni télé, même l’ordinateur que j’utilise pour rédiger cet article ne m’appartient pas ! mais ce n’est plus un problème, c’est même étrangement libérateur.

Bien sûr il me reste encore beaucoup de défis à relever, j’ai tout à faire finalement, la première étape étant d’arriver à financer par mes propres moyens ce style de vie peu conventionnel.

Je viens à peine de tracer la première ligne sur ma nouvelle page blanche, et déjà l’angoisse de remplir cet espace vide se fait moins pesante. Il suffit juste de faire un pas après l’autre.

Quant à savoir quel artiste je veux être, dans quelle direction partir, que faire ? qui suis-je sous ma nouvelle carapace toute neuve ? Je crois qu’il n’y a pas de notice livré avec.

Mais bon, des modes d’emploi j’en ai assez lu et entendu ces vingt-cinq dernières années. Et si j’essayais plutôt pour changer, comme j’aime si bien le faire, d’écrire ma propre histoire.

 

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