Le voyageur solitaire

Le bateau devrait arriver bientôt, en tout cas c’est ce qu’a affirmé l’équipage.

Cela fait maintenant plus d’un mois que Mayka, le voyageur solitaire navigue sur la mer de Brume. Tout comme des centaines d’autres passagers souhaitant se rendre dans les DownIslands, il s’est embarqué pour un long et monotone voyage à bord d’une gigantesque frégate marchande.

Assis sur l’inconfortable couchette de sa cabine, son grand corps est courbé au-dessus d’un livre à l’air ancien recouvert de cuir estampé et fermé par un cordon.journal_small

D’une main habile, il ouvre son précieux journal, faisant claquer sur ses genoux le rabat de cuir souple qui protège l’ouvrage.

Sa peau brune, aussi foncée que l’épais tissu protecteur se fond presque avec le cuir, à croire qu’il ne fait qu’un avec le livre . « Quelle ironie », pense-t-il, en caressant distraitement la première page jaunie par le temps, tâchée et froissée sur les bords.

Parcourant des yeux le sommaire qui s’étend sur plusieurs pages, Mayka cherche le nom de sa destination, Champs-aux-vent, Région des DownIslands parmi les titres. Il a la conviction qu’il s’y est déjà rendu par le passé.

Une étrange appréhension saisit Mayka tandis qu’il remonte le temps, les mois, les années et découvre que les informations qu’il cherche se trouvent parmi les toutes premières pages du journal.

« Si longtemps… », murmure-t-il, les yeux dans le vague essayant de se remémorer cette époque.

Mais les souvenirs, volatiles et fuyants par nature, aiment se cacher et prennent un malin plaisir à disparaitre et réapparaitre au moment le moins opportun. Ils se trouvent rarement là où ils sont supposés être.

Après avoir vécu si longtemps et engrangé plusieurs vies d’aventure, l’esprit du voyageur est comparable à un vieux grenier encombré. L’air y est épais, les meubles recouverts de poussière des temps passés, et le plancher miteux est jonché de miettes d’évènements mémorables depuis longtemps grignotés.

Mayka aime parfois s’y perdre pour la surprise d’un souvenir retrouvé, ou pour traquer les trous de mémoires qui grêlent certaines périodes de son histoire. Mais sa mémoire n’est plus ce qu’elle était et y chercher une information spécifique n’est désormais plus de l’ordre du possible. Tout se mélange, s’emmêle et se tord.

Bien sûr cela n’a pas toujours été comme ça, pas au début en tout cas. Heureusement pour lui, il a toujours pris soin de tenir un journal relatant ses péripéties. Maintenant plus que jamais il consigne assidûment ses moindres faits et gestes, essayant d’être le plus précis possible.Table_small

Mais certains soirs, tandis qu’il fixe le plafond de ses grands yeux clairs, le doute s’insinue dans son esprit en désordre. Le voyageur solitaire ne peut alors s’empêcher de frissonner à l’idée que le lendemain matin au réveil, il pourrait avoir oublié son propre nom.

Scrutant de nouveau le sommaire du journal, Mayka suit du bout de son index la calligraphie irrégulière de l’intitulé. Il se concentre sur les mots griffonnés, espérant déclencher quelque chose et faire remonter un souvenir. Il fronce ses sourcils, un pli apparaît en haut de son front court et fuyant.

Mais c’est peine perdue. Rien ne lui revient à part quelques éclats dorés, une vague odeur de cailloux chauds et un prénom, Gëro.

L’arrivée à Champs-aux-Vent n’est prévue que dans quelques heures, cela lui laisse largement le temps d’entamer la lecture du chapitre et de faire un saut dans le passé.

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